Dans les rues de Cotonou, d’Abomey-Calavi, de Parakou ou encore de Ouidah, la consommation de produits psychotropes gagne du terrain parmi les jeunes. Comprimés détournés de leur usage médical, drogues diverses et mélanges de substances illicites circulent dans les quartiers, les gares routières et certains lieux de travail. Un phénomène qui inquiète aussi bien les familles que les autorités et les professionnels de santé.
Considérée comme le moteur du développement d’un pays, la jeunesse béninoise se retrouve aujourd’hui confrontée à un fléau aux conséquences parfois irréversibles. Derrière cette réalité se cachent des histoires de dépendance, de précarité, mais aussi des parcours de vie brisés. Pour plusieurs observateurs, la consommation des produits psychotropes trouve son origine dans différents facteurs : chômage, précarité, mauvaise fréquentation, pression sociale, manque de sensibilisation et difficultés familiales. Yêhouénou Abel, chauffeur de transport inter-États, estime que certains professionnels du transport participent malgré eux à la circulation de ces substances. « Il y a des chauffeurs qui transportent des produits illicites. Certains consommateurs ne peuvent même plus travailler sans ces produits », affirme-t-il. Les réseaux sociaux, l’influence du groupe et la recherche de sensations fortes sont également cités parmi les éléments favorisant l’entrée des jeunes dans l’univers de la drogue.
Le rôle des parents pointé du doigt
Dans plusieurs familles, la question de l’encadrement des enfants revient régulièrement dans les discussions. Pour Esméralda Tohou, styliste à Tori, les parents ont une responsabilité importante. « Pourquoi constate-t-on souvent que des enfants issus de familles aisées ou respectées deviennent de grands délinquants ? Pourtant, leurs parents sont parfois considérés comme des modèles dans la société. Certains occupent même de hautes fonctions dans le pays, mais cela n’empêche pas que leurs enfants, souvent très protégés et privilégiés, finissent par tomber dans la drogue. J’en connais plusieurs cas. », souligne-t-elle. Pour elle, le manque de suivi et de dialogue familial favorise l’installation progressive de comportements à risque.
Une dépendance qui détruit progressivement
Sur les chantiers, dans les carrières ou sur certains lieux de manutention, plusieurs jeunes reconnaissent recourir à ces substances pour supporter la fatigue ou prolonger leurs heures de travail. « Je sais que c’est dangereux, mais quand on commence, il devient difficile de s’arrêter. Beaucoup de jeunes travailleurs en prennent pour avoir la force de supporter les chargements sous le soleil », témoigne Moukaïla Sanni, jeune manutentionnaire à Cotonou.
À Pahou, Joseph Hounyowi, gardien de cocoteraie, explique avoir découvert l’existence de ces substances au contact de certains jeunes de sa localité. « Beaucoup de jeunes du quartier en consomment. Certains les utilisent pour rester éveillés toute la nuit. », raconte-t-il.
Des vies brisées par l’addiction
Pour certains consommateurs, les conséquences sont dramatiques. Romulus A, ancien militaire aujourd’hui radié de l’armée béninoise, raconte sa descente aux enfers. « J’ai consommé ces substances pendant plusieurs années. J’ai perdu mon emploi, ma femme, mon enfant et presque ma raison. J’ai failli mourir avant de réussir à arrêter. Aujourd’hui encore, je considère cette période comme la pire de ma vie », témoigne-t-il. D’autres personnes rencontrées par l’équipe de DBMEDIAS au cours de l’enquête évoquent des troubles psychologiques sévères observés chez certains consommateurs de longue date, notamment dans des carrières de sable ou sur des chantiers.
Des familles désemparées
Les conséquences ne touchent pas uniquement les consommateurs. Les proches sont souvent les premières victimes collatérales de la dépendance. À Cotonou, Alexandrine Guezo, commerçante, se souvient de l’arrestation de son frère impliqué dans une affaire de drogue. « Nous ne savions pas qu’il fréquentait des personnes de mauvaise moralité. Lorsqu’il a été arrêté, toute la famille a été bouleversée. Nous avons compris trop tard qu’il était déjà tombé dans la dépendance », raconte-t-elle. Pour de nombreuses familles, la consommation de substances psychotropes entraîne endettement, conflits et parfois éclatement du foyer.
Une inquiétude grandissante au sein de la population
Dans les quartiers et les espaces publics, de nombreux citoyens s’inquiètent de l’évolution du phénomène. Fernande De Souza, institutrice à la retraite, estime que la société doit réagir rapidement. « Lorsque je vois certains jeunes sombrer dans la drogue, je suis profondément inquiète. Ils représentent l’avenir du pays et pourtant beaucoup hypothèquent leur futur », regrette-t-elle. Même inquiétude chez Jeanne Acclombessi, vendeuse dans une gare routière. « Certains jeunes deviennent méconnaissables. Ils abandonnent leur hygiène, leur travail et parfois même leur famille. C’est triste à voir », confie-t-elle.
Un combat qui concerne toute la société
Au-delà des opérations policières et des sanctions prévues par la loi, de nombreux observateurs estiment que la lutte contre les produits psychotropes doit reposer sur une approche globale. Sensibilisation dans les écoles, accompagnement des familles, création d’opportunités d’emploi pour les jeunes, prise en charge des personnes dépendantes et renforcement des contrôles aux frontières figurent parmi les pistes régulièrement évoquées.
Consommation et trafic de drogue : ce que dit la loi.
Face à l’ampleur du phénomène, les autorités multiplient les opérations de démantèlement de ghettos et de réseaux de distribution. Le sergent-chef Abdoulaye Gado, ancien agent pénitentiaire, affirme avoir été confronté à cette réalité durant plusieurs années. « Lorsque j’étais en service à la prison civile d’Abomey-Calavi, de nombreux jeunes étaient régulièrement conduits en détention pour des affaires liées à la drogue ou à la consommation de substances interdites. C’est une situation très préoccupante », explique-t-il. Les autorités rappellent que la détention, le trafic et la consommation de certaines substances prohibées exposent leurs auteurs à des poursuites judiciaires.
Selon les dispositions en vigueur, la législation prévoit de lourdes sanctions contre les infractions liées aux stupéfiants. La consommation ou l’usage illicite est considéré comme un délit et est passible d’une peine d’emprisonnement de 6 mois à 5 ans et/ou d’une amende comprise entre 50 000 et 500 000 FCFA. En outre, le juge peut ordonner des mesures de soins ou le placement de la personne condamnée dans un centre de désintoxication.
Les sanctions sont encore plus sévères lorsqu’il s’agit de trafic de stupéfiants, notamment la détention, le transport, la vente ou la cession de drogues. Selon la nature des faits et les quantités en cause, ces infractions sont qualifiées de délit ou de crime et sont punies de 5 à 10 ans d’emprisonnement, assortis d’une amende pouvant atteindre 5 millions de FCFA. En cas de circonstances aggravantes, telles que l’importation de drogues, la vente à des mineurs ou l’implication dans un réseau de criminalité organisée, les peines peuvent être portées à 10 à 20 ans de prison, voire à la réclusion criminelle à perpétuité pour les cas les plus graves.
Les professionnels de santé lancent l’alerte
Dans les pharmacies et les centres de santé, les professionnels constatent les ravages causés par ces produits. Bienvenu Kakpossa-Zounon, auxiliaire de pharmacie à Ouèdo, déplore l’ignorance de nombreux consommateurs. « Beaucoup de jeunes ne connaissent même pas la composition chimique des produits qu’ils prennent. Ils effectuent des mélanges dangereux sans mesurer les conséquences sur leur organisme », explique-t-il.
Le docteur Félicien Hounga, analyste microbiologiste à l’hôpital de Zone de Ouidah, se montre encore plus alarmiste. « Ces substances agissent directement sur le cerveau, le cœur et le système nerveux. Elles provoquent des troubles physiques, mentaux et comportementaux parfois irréversibles. Plus la consommation dure, plus la prise en charge devient complexe et coûteuse », avertit-il. Selon lui, la prévention demeure la meilleure arme contre ce fléau. « À un certain stade, les solutions palliatives ne suffisent plus à inverser les effets de la dépendance. Le mieux est de ne jamais commencer à consommer des produits psychotropes. Toutefois, lorsqu’une personne y est exposée ou en consomme par mégarde, elle doit arrêter le plus tôt possible afin de limiter les risques pour sa santé. Dans tous les cas, la sensibilisation aux dangers de ces substances doit être une priorité, accompagnée d’un renforcement des mesures de répression contre leur trafic et leur consommation.», conclut-il.
Une chose est certaine, face à la progression du phénomène, autorités, parents, éducateurs, leaders communautaires et professionnels de santé sont appelés à unir leurs efforts pour protéger une jeunesse qui demeure le principal espoir du Bénin.
Patrice Assiongbon SOWANOU


