journalistes soumis à une formation militaire au nom du « patriotisme »

Au Burkina Faso, la frontière entre journalisme et engagement militaire suscite de nouvelles inquiétudes. Plusieurs dizaines de journalistes ont été contraints de suivre une formation militaire présentée comme une « immersion patriotique », dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. L’information a été révélée au public à travers la diffusion d’une vidéo sur la télévision nationale, dans laquelle le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, s’adresse aux professionnels des médias en treillis, fusil en main. Cette mesure, prise par les autorités, suscite de vives réactions parmi les défenseurs de la liberté de la presse, dont Reporters sans frontières.

Pendant plusieurs jours notamment du 9 au 14 août 2026, plus de quarante professionnels des médias (hommes et femmes), issus du secteur public et privé, ont participé à cette formation militaire à l’Académie de police de Pabré, située à une vingtaine de kilomètres de Ouagadougou. Initiative du ministère de la Sécurité, elle intervient dans un contexte marqué par la lutte contre les groupes jihadistes. Les participants ont été soumis à des exercices militaires et ont porté l’uniforme, armes en main. « Allez-vous être des journalistes patriotiques et professionnels ? », leur demande le ministre dans la vidéo diffusée. Les participants répondent en chœur, au garde-à-vous : « Affirmatif ! ». « Un journaliste professionnel mais non patriote est une menace », précise l’autorité ministérielle, ajoutant qu’un journaliste patriote mais non engagé serait « comme un spectateur passif » dans le contexte actuel. Selon l’exécutif, cette formation vise à rapprocher les professionnels des médias des réalités vécues par les forces de défense et de sécurité. Le directeur général de l’Académie de police, Lassina Traoré, affirme qu’elle permet d’« imprégner [les journalistes] des réalités opérationnelles et des valeurs qui guident au quotidien les forces de défense et de sécurité ».

Une mesure qui suscite de vives réactions.

Les défenseurs de la liberté de la presse dénoncent cette initiative. L’Union des journalistes de la presse libre africaine (UJPLA) estime que la place des journalistes n’est pas dans les camps militaires. « Exposer des journalistes à une telle épreuve militaire et patriotique, pour nous, c’est une atteinte à la liberté de la presse et à la sécurité des journalistes », a déclaré l’organisation dans une interview accordée à RFI. L’UJPLA rejette fermement cette volonté d’enrôler une nouvelle fois les journalistes dans les fonctions de sécurité. De son côté, Reporters sans frontières (RSF) critique également la mesure. « Les journalistes ne sont pas des militaires et ne doivent pas être transformés en relais de l’effort de guerre, habillés en uniforme et armes à la main », a fait savoir Sadibou Marong, responsable de l’organisation.

Ces préoccupations s’inscrivent dans un contexte déjà difficile pour la presse burkinabè. RSF classe le pays au 110ᵉ rang sur 180 dans son classement mondial de la liberté de la presse 2026, en recul de cinq places par rapport à 2025. L’organisation souligne un environnement marqué par les pressions sur les médias, les restrictions et l’enrôlement forcé de plusieurs journalistes dans les forces armées. Le cas du journaliste Atiana Serge Oulon illustre particulièrement ces inquiétudes. Enlevé à son domicile à Ouagadougou en juin 2024, il demeure porté disparu. RSF affirme qu’une enquête publiée en mai 2026 a révélé qu’il aurait été détenu secrètement et soumis à des violences dans des lieux de détention non officiels. Pour rappel, le gouvernement burkinabè avait rendu obligatoire l’an dernier une formation militaire pour les élèves admis au baccalauréat.


Blevert AKAKPO

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